Le prologue achève, c’est aujourd’hui que je rejoins François, quelque part entre Baie-Saint-Paul et Baie-Comeau. Ce soir nous dormirons au cœur de la Côte-Nord et demain, au coin des routes 138 et 389, nous tournerons à gauche et nous pointerons les machines plein Nord, direction Wabush. En attendant, je profite aujourd’hui de mes derniers moments de confort Charlevoisien, en allant finalement courir quelques kilomètres. Pour suivre la lettre de mon programme d’entrainement je devrais courir 22 km, mais j’ai choisi de dormir tout mon soûl ce matin, je couperai donc ma course pour prendre la route à temps pour joindre mon cousin François qui est parti de Trois-Rivières ce matin pour son Jour 1 à lui.
Cat et Fred m’ont vanté la beauté du chemin du Cap-Martin, et c’est là que je me dirige. En sortant de la maison je vois la brume matinale qui s’accroche au flancs des collines et je retourne chercher mon appareil photo. Je n’ai pas l’habitude de courir avec le gros Nikon à la main, mais pour être à la hauteur des images à saisir, je vais endurer la grosse caméra pour cette fois.

Je traverse donc le village, lentement, en me trompant de chemin quelques fois pour me retrouver dans un fond de cour d’une maison derrière l’église. Comme chaque fois que je tombe en amour avec un endroit loin des grandes villes, devant les façades (ou les fonds de cour accidentellement découverts) des maisons où je m’imagine vivre une routine quotidienne, je me demande « Mais que font les gens qui vivent ici? » Évidemment cette question dégouline d’une subjectivité qui pourrait facilement être taxée de condescendante. Comme si le seul quotidien envisageable et compréhensible est celui d’un citadin, qui ne peut être soutenable qu’avec une station de métro à moins de 3km de la maison, ou qu’avec 3 autos familiales dans une entrée asphaltée permettant de jongler jobs/école/loisirs/amis dans des allers-retours de moins d’une heure. En y pensant comme il faut, je me doute bien que les gens qui mènent ces vies mystérieuses derrière ces façades se posent la même question quand ils passent coin Papineau/Saint-Joseph « Mais quelle esti d’idée de prendre un appart ici? Qui endure ça? Il n’y a pas une job au monde qui me ferait déménager ici! » Je me doute bien que les racines familiales ou les hasards de la vie rendent tout naturel et évident le chemin qui t’emmène à vivre à Saint-Urbain-de-Charlevoix, ou au coin Papineau/Saint-Jospeh, mais devant le contraste entre ma vie et l’attirant quotidien qui transpire des façades que je croise, en vitesse à moto, ou lentement en souliers de course, je me sens frustré et interloqué, déchiré entre l’envie folle de m’installer sur le bord de la rivière du Gouffre demain matin, tout en gardant tout ce que j’aime de ma vie actuelle (urbaine), et ça se traduit par une question simplette: « Mais que font les gens qui vivent ici? ».

15 km parfaits
J’ai couru plusieurs milliers de kilomètres dans la dernière décennie, beaucoup d’entraînements mémorables, au bord du Saint-Laurent et de la Richelieu à Sorel, ou en longeant la Magog à Sherbrooke. Également des courses réputées parmi les plus belles au monde: Mad Marathon, Mount Desert Island Marathon, le marathon de Rimouski, entre autres. Je classerais pourtant ce 15 km du 6 août dans le top du top des beaux 15 que j’ai courus.

Après être sorti de la cour privée, puis du village, en tournant à droite après le pont qui enjambe la rivière du Gouffre, j’emprunte le chemin du Cap-Martin, chemin en gravier qui longe cette superbe rivière à saumons. Il fait beau ce matin, mais la pluie des derniers jours et la rosée matinale ont imbibé tout le paysage, et cette humidité parfume ce paysage d’odeurs d’humus, de sapin, de fleurs sauvages et d’herbes multi-vertes. À mi-chemin de la montée d’un sentier forestier couvert d’arbres, un embranchement vers la droite attire mon attention. Le chemin est bloqué par une clôture qui se contourne très très bien en souliers de course, je sors donc un moment d’un décor forestier parfait pour courir quelques minutes dans un décor champêtre parfait. Après toutes ces années de course, c’est la première fois que je vis le plaisir du blé mouillé qui fouette mes cuisses et les laisse trempées de rosée de Saint-Urbain, et je recommande l’expérience.


Sur la route, pour de bon
Après ma course je profite d’un autre super brunch entre amis. Crêpes, bleuets, café, je suis choyé, dorloté. Je quitte le calme de Saint-Urbain en fin d’avant-midi. Pendant que je vivais mes beaux moments dans Charlevoix, François me dépassait, il est maintenant devant moi. Il m’attend juste après la Saguenay, j’y arrive en début d’après-midi, disant au revoir Charlevoix, bonjour Côte-nord, dans le décor majestueux de l’embouchure de la rivière Saguenay. Je dîne au Chantmartin, discutant longuement avec mon cousin. Nous nous mettons à jour sur nos préparations respectives. Nous avons le sourire facile de deux compères qui s’apprêtent à vivre un projet chéri de longue date. Nous montons finalement sur nos motos, direction Baie-Comeau.

Nous traversons cette portion de la Côte-Nord en coup de vent, mais je gobe le paysage, yeux grands ouverts, coeur emballé. Je suis presque surpris par la beauté de la route; je m’étais tellement imaginé dans la forêt du Labrador et sur la côte de Blanc-Sablon, que j’avais pratiquement oublié que je passerais par la Côte-Nord: que c’est beau!
Je suis aux anges, me répétant, ébahi, « Wow », « Tah! », « Ch’capote ». Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part, dans mes soliloques internes, je réfléchis rarement sur mon état de bonheur; normalement, les pensées se bousculent, souvent en forme de questions, en jugements péremptoires (forcément péremptoires vous me direz, personne d’autre que moi habitant mes pensées, mais bon, mes jugements secrets ont parfois cette assurance qui ferme la porte aux discussions même avec moi-même (bref, j’abuse encore des parenthèses avec tout ça, où en étions-nous?…. mes soliloques! Donc: )), souvent même, en logorrhées, j’avoue. Rarement ai-je le calme interne et le bonheur intense pour former en pensées détachées, clairement, j’en suis là sur la route, toute la journée: « Wow. OK. Je suis heureux. » Comme Youri, je souris sous mon casque.

En fin d’après-midi nous approchons de Baie-Comeau. Un peu avant notre arrivée, nous arrêtons pour une pause au bord de l’eau à Ragueneau. Puis juste avant d’arriver en ville, François s’arrête encore, reviens sur nos pas… jusqu’à une poissonnerie où nous achetons deux homards cuits. Ainsi chargé de notre souper et d’une couple de bières froides, nous arrivons finalement au chic motel Manic 2000 pour nous délester de nos gros habits de motards, avant de partir à la recherche d’un parc pour déguster nos crustacés. On demande à la réception pour une idée de parc, et le type ne sait pas trop, il hésite… de retour à la chambre je décide d’aller voir au fond du parking, notre motel est côté sud de la route, la mer semble proche, et en effet, tout juste derrière le motel passe une piste cyclable qui longe le bord de l’eau. On y trouve une table à pique-nique au bord de l’eau, exactement ce que nous cherchions.
Un nouvel ami Newfie
Nous sommes accompagnés pour le repas par un nouvel ami, rencontré quelques minutes plus tôt. Eric arrive de Toronto et il retourne chez-lui via le Labrador. En stationnant nos motos devant notre porte de chambre nous avons remarqué la moto parkée devant la porte voisine: une DR 650 noire, d’un certain âge, très belle avec ses grosses valises d’expédition et son siège recouvert d’une peau de mouton. Avant même que nos motos soient immobilisées, le proprio de la DR sort de sa chambre en souriant. Il reconnaît tout de suite des frères de route en nous, et en quelques minutes nous nous retrouvons avec un troisième larron pour une partie du trajet.
Notre ami newfie (et oui, mets-en, j’abuserai du mot « newfie »), tenait à s’acheter une vieille DR en complément à son autre moto, pour les trajets plus sportifs de hors-route; il avait décidé que la DR était ce qu’il voulait. Mais cette moto étant si en demande, l’exemplaire qu’il finit par trouver était à Toronto; il prit donc l’avion pour aller chercher sa perle rare et lorsque nous le croisons il s’apprête comme nous à prendre la 389 direction nord après une nuit de repos au Manic 2000. Comme il ne fait pas trop confiance à l’âge de sa vieille nouvelle moto, il nous demande si il peut compter sur nous en cas de pépin. Sure thing buddy, tu n’auras qu’à rouler devant, ma moto est encore plus vieille que la tienne, et elle peine la chochotte, n’est-ce pas? Si la DR flanche on passera pas trop loin derrière.
Le courant passe bien entre nous et Eric, on jase en masse et on dévore nos homards devant son regard ébahi de gars qui ne mange pas de fruits de mer. Après souper Eric rentre se coucher pendant que François et moi on tente une petite ride de soirée pour découvrir Baie-Comeau la nuit. On rentre tôt, faut dire qu’on est dimanche, et Baie-Comeau est très calme en ce 6 août, bonne occasion de prendre des heures de sommeil avant le premier gros défi: demain on prend le nord, Baie-Comeau-Wabush, c’est quand même environ 600 km. Dormons.
