Jour 5, Wabush-Happy Valley-Goose Bay, 8 août 2017

Ainsi donc, je fais la quasi-grasse matinée au chic hôtel Wabush pendant que François est à sa réunion à Fermont. Je vais déjeuner seul au Tim Horton de Labrador City avant d’aller m’acheter de l’huile pour la vieille KLR au Canadian Tire. Je déambule dans la ville à la recherche d’une casquette ou un t-shirt de Wabush, mais je ne trouve rien… sauf, sur mon chemin du retour vers l’hôtel, je tombe sur le bureau touristique et je trouve au moins de beaux stickers et un chandail Labrador, swell à souhait.

Petit aparté sur babioles souvenirs: il y a quelques semaines, en fouillant dans mon porte-monnaie je suis tombé sur un souvenir de mon passage à l’hôtel Wabush, sous forme de bout de plastique oublié, la carte-clé de chambre:

wabush hotel

En sortant de la boutique je tombe sur François qui revient de Fermont. Nous retournons à l’hôtel ensembles et nous préparons nos bagages en vitesse, nous faisons le plein et nous nous dépêchons de mettre le cap sur Happy Valley-Goose Bay. Nous avons plus de 500 km à faire encore aujourd’hui.

François a eu des nouvelles de Eric, et notre partner a eu des pépins avec sa vieille moto. Il doit donc rester plus longtemps à Labrador City pour tenter de faire réparer ça. Nous partons donc sans lui, nous espérons le retrouver plus loin.

Labrador 2017 comme portail vers l’Île Dupas 1978

Il pleut encore un peu à notre sortie de la ville, mais rien de sérieux, et rapidement la pluie cesse. Le ciel reste gris et les vents sont pendant un temps très violents, la moto se fait brasser mais le décor est quand mêne grandiose. La route est très belle, récemment asphaltée, et ce sera ainsi pour toute la journée. Il y a encore moins de véhicules que sur la 389, et la route est tracée en un long ruban rectiligne. Il y a parfois de longues montées et descentes, mais peu de pentes raides. On s’ennuie presque des routes non-pavées. À la croisée de chemins de travers tout en gravier, je me surprends à ressentir l’envie d’y tourner pour m’enfoncer encore plus entre lacs et rivières. D’ailleurs, dans ces longs passages sans action, ça prend un effort de concentration pour rester vigilant; à un certain moment je vois la moto de François traverser lentement la ligne médiane, pour rester plusieurs secondes dans la voie de gauche. Il me confirmera ce soir qu’il est tombé dans la lune…

J’ai un flashback d’une journée où mes frères et moi allions passer le week-end chez ma tante Lise à Berthier. François, qui devait avoir 17 ou 18 ans, était venu nous chercher au traversier. J’avais donc 11 ou 12 ans, et sur le chemin entre Saint-Ignace et Berthier, comme chaque fois que nous étions dans un véhicule motorisé avec un De Grandpré, on criait de joie pour qu’il aille plus vite, et François de faire hurler le gros moteur du gros char des années ’70 en dépassant une voiture… mais alors qu’on avait dépassé l’autre auto depuis longtemps, François restait dans la voie de gauche en continuant d’accélérer. Il nous regardait d’un oeil en souriant et on redoublait nos cris de joie/terreur en regardant l’auto qui venait face à nous. Showdown sur l’Île Dupas.

Petit aparté musical, on ne se demandera pas pourquoi j’apprécie viscéralement cette chanson:


Notre mère Granny Smith qui êtes aux cieux

Les arbres sont de plus en plus rachitiques et épars, et on retrouve d’immenses étendues de lichen vert clair, encore plus impressionnantes par leur tailles que celles vues hier au Québec. Elles se déploient sur des hectares autours de nous, dans une montuosité qui les offrent en spectacle. L’ensemble, ces arbres, ces rochers et ces couleurs donnent l’impression d’être plongé dans une histoire de Dr Seuss. Une histoire où la terre serait une immense pomme verte recouverte d’une couche de continents terreux, mais où l’érosion au Labrador découvrirait la pelure verte de la grosse pomme. Durant ces longues heures à rouler, seul sous mon casque j’échafaude sur la route entre Wabush et Chuchill Falls, une cosmogonie avec la déesse Granny Smith qui trône au sommet des cieux et à l’origine du monde. Je me vois comme premier pape de cette nouvelle religion, pape à moto souriant sous son casque.

break sur la route 500
break sur la route 500

Pause diner, plein d’essence et naissance du mythe de Port Hope Simpson

Arrêt obligé pour faire le plein à Churchill Falls. À la station d’essence un motocycliste vient à notre rencontre pour s’enquérir de notre destination. Il est très grand, très costaud, et il tremble presque d’effroi en racontant l’enfer vécu dans la région de Port-Hope Simpson, où nous passerons demain. Il raconte qu’il  dû rouler à moins de 30 km/h pour survivre à la route en construction; dans un intense trafic de camions, la roche mise sur la route en vue de l’asphaltage serait un véritable enfer. Quand François suggère une façon de négocier ça, il se braque: « Je viens de l’Estrie, je roule tout le temps sur les routes non-pavées, je connais ça, mais ce genre de route je n’avais jamais vu ça! » Il nous demande pratiquement de virer de bord avant de reprendre sa route vers le Québec. Sa moto, une rutilante Triumph est beaucoup plus grosse que les nôtres, François le regarde virer et repartir et dit « Mouain… ses pneus ne sont pas aussi bien adaptés que nos pneus… et regarde ses gros  bagages, il a beaucoup plus de stock que nous, et c’est mal attaché, jacké en hauteur, il ne se donne pas de chance… On va être corrects! » N’empêche, ça nous chicote. On a 620 km à faire demain, l’idée de sombrer dans une mer de roches ne nous enchante pas trop.  On dîne en fouillant internet à la recherche de l’emplacement précis de ce chantier infernal. En vain.

route 500
route 500

Curieux bouleaux sortis de nulle part, arrivée dans une joyeuse vallée

Nous filons tout l’après-midi sur le même long ruban gris, entourés du même décor de taïga. Puis, sorti de nulle part, un bosquet de bouleaux brise le beat. Comme ils sont étranges ces feuillus aux feuilles vert tendre. En quelques kilomètres l’air se réchauffe, se densifie et s’emplit d’odeurs différentes. Nous longeons le grandiose fleuve Churchill et entrons dans une magnifique vallée, encadrée de superbes montagnes vertes. L’air et bon et le décor superbe, bienvenue à Happy Valley-Goose Bay.

Nous achetons quelques bières et relaxons dans la chambre. Je fouille sur youtube pour des vidéos de réparation de KLR (j’ai encore un pépin avec mon démarreur, un mauvais contact électrique qui empêche la moto de démarrer). Eric nous rejoint à l’Hôtel North et nous nous racontons nos journées. Notre ami a eu une belle mésaventure de proprio de vieille moto… hier il s’est rendu compte que sa moto consommait beaucoup trop d’essence, en arrivant à Labrador City il a réalisé qu’une pièce avait fondu au contact de son moteur, une partie de la valve qui permet de passer à la réserve du réservoir d’essence. Son essence coulait tant qu’il estime que n’eût été de la pluie il aurait probablement flambé!

Mais il a quand même eu de la chance, n’ayant pas accès à de garage Suzuki, un concessionnaire Artic Cat l’a dépanné. Le garagiste a pris un morceau d’un véhicule neuf pour lui bricoler une pièce sur mesure pour lui permettre de poursuivre son chemin. Nous nous racontons tout ça devant un gros souper plein de fritures et quelques drinks. Nous continuons à chercher plus d’info sur le fameux passage de la mort qui nous attend demain, mais nous ne trouvons rien de nouveau. Beaucoup, beaucoup de route nous attend demain, plus de 600 km, presque tous sur le gravier, mais la météo devrait être mieux. Nous espérons qu’à l’approche de Port Hope-Simpson nous pourront glaner plus d’information sur les chantiers en cours et les dangers potentiels, en attendant, mieux vaut dormir.

Laisser un commentaire