Écoute. Tais-toi et écoute. Laisse passer ta première réponse/opinion, les yeux aux plafond. Laisse aussi passer ta seconde réponse/opinion, celle qui aurait été précédée d’un petit soupir d’exaspération. Laisse même passer ta troisième réponse/opinion, la douce, celle-là qui s’accompagne d’une main sur le cœur, d’un sourire sincère.
Tais-toi et écoute.
L’an passé je suis tombé sur une liste préparée par Crystal Fraser, alors candidate au doctorat en histoire à l’Université de l’Alberta et Gwichya Gwich’in de Inuvik et Dachan Choo Gèhnjik aux Territoires du Nord-Ouest, et Sara Komarnisky, anthropologue, chercheuse postdoctorale en histoire à l’Université de l’Alberta et descendante de colons ukrainiens. Il s’agissait de 150 actions de réconciliation à prendre lors des 150 derniers jours menant au 150e anniversaire du Canada (histoireengagee.ca/150actions/). Depuis je reviens à cette liste régulièrement et j’ai entrepris plusieurs de ses points. Fortement inspiré par la liste j’ai même poussé l’exercice jusqu’à m’inscrire à un cours d’innu donné à l’Université de Montréal. Ces petites et grandes actions m’ont résolument ouvert l’esprit à la réalité des autochtones, malgré le fait que je me considérais déjà pleinement conscient de leurs enjeux. Je me considérais déjà comme allié de leurs luttes, conscient de leurs blessures, admiratif de leurs richesses, et pourtant mon esprit s’est encore plus ouvert avec ces exercice de réconciliation.
L’actualité me fait revenir une fois de plus à la liste. Le point de la liste qui m’a le plus transformé, est sans doute le plus simple (en apparence): Action 32 – Écoutez davantage, parlez moins. J’y reviens régulièrement car en présence d’un discours ou d’une prise de position qui me fait tiquer, je suis régulièrement (à peu près tout le temps) dans la position du privilégié. Malgré mon ouverture, malgré ma posture d’inclusif à gauche toute, malgré mes actions personnelles qui démontrent mon égalitarisme à 360 degrés; je ne peux pas concevoir le monde autrement que de ma position à moi, qui est objectivement très privilégiée, et il m’arrive régulièrement de lever les yeux au ciel en soupirant la main sur le cœur… Donc ce point 32 s’applique pour moi et pour l’écrasante majorité des gens que je connais, dans pleins de débats, pas seulement dans le cas de réconciliation avec les autochtones. En l’appliquant j’ai gagné en empathie et en compréhension d’enjeux qui serait restée campée dans des certitudes stériles si je m’étais laissé aller à m’exprimer, ou à me faire une opinion, avant de me taire et d’écouter.
Donc, quand le tollé se lève et que tu ne comprends pas, les yeux au ciel, pourquoi tant de « drame » et « d’exagérations » alors qu’une chanteuse de talent et passionnée veut rendre hommage aux esclaves noirs par leurs chants; quand tu soupires en constatant le brouhaha alors que notre plus grand metteur en scène honore la mémoire des esclaves noirs; quand la main sur le cœur tu tentes d’expliquer aux gens que ça choquent que c’est eux qui ne comprennent pas, arrête tout de suite. Tais-toi. Tais-toi et écoute. Même si ce que tu entends sort en vrac, en colère, en émotions plus qu’en arguments, laisse passer tous tes réflexes de réponses, écoute les premiers concernés. Et quand tu penses avoir les bons arguments pour répondre, tais-toi encore, à moins que ce ne soit pour dire « Je t’écoute. Explique-moi encore. » Après tu pourras être en désaccord, bien sûr, et parfois tu auras objectivement raison, mais avec un peu de chance tu auras rétrécit ton angle mort. Tu pourras alors parler, mais en écoutant toujours davantage, et tu auras peut-être même de nouveaux amis pour t’obstiner, d’égal à égal.
Ah oui, dans cette liste préparée par des autochtones pour une réconciliation avec les autochtones: Action 16 – Supportez le mouvement Black Lives Matter.