Je pensais vraiment avoir le guts de me lever assez tôt pour aller faire les intervalles au programme du jour. Mine de rien j’ai un marathon au calendrier à la fin octobre, et je ne me sens pas prêt du tout. Je devrai absolument m’entrainer comme il faut pendant ces vacances. Mais pas ce matin. Le matelas super confo me garde collé au lit, et je me dis qu’avec 800 km de route à faire aujourd’hui, aussi bien maximiser le repos.
Je déjeune au buffet de l’hôtel, et si ma chambre est super confortable, le personnel chaleureux, le brunch quant à lui est pitoyable. Je me bourre de calories fades pour ensuite ficeler mes bagages sur la moto, sous un soleil déjà chaud. Ce sera une autre journée chaude pour rouler. Je badigeonne mon gros nez de crème solaire et je prends la direction de l’ïle-du-Prince-Eddy, via le Nouveau-Brunswick.
La sortie de RDL est occupée, beaucoup de voitures, camions, bus, un bon vent qui brasse une moto surchargée, je me répète mon mantra de motocycliste « Mantra-Concentration-Sécurité », petit truc adopté à mon retour du Labrador (j’ai juste un peu modifié mon mantra né à Havre-Saint-Pierre), dès que je sens mon attention se dissiper, ou que les conditions deviennent un peu moins sécuritaires, je me dis juste ces 3 mots: Mantra-Concentration-Sécurité, et ça remet tout mon cerveau au garde-à-vous.
Rapidement le trafic s’étire et à ma grande surprise je bénéficie aujourd’hui encore d’un voyage tranquille sur un long ruban d’asphalte à moi. Je traverse le Nouveau-Brunswick le sourire aux lèvres, sur une grosse autoroute presque déserte où on peut rouler vite en toute (Mantra-Concentration-) sécurité.
Je m’arrête quand même assez souvent, pour boire, grignoter, marcher un peu. Je constate que j’étais dans le champ en contemplant l’idée de profiter de mes vacances pour tenter de mettre la main sur la badge Iron Butt, badge détenue par François qui me la fait découvrir. Pour se mériter la badge Saddlesore, il faut rouler 1600 km en 24 heures. J’avais checké quelques trajets créatifs pour me rendre à Souris via la Gaspésie en une journée, avec des projections, des sections à boucler pour y arriver en 1600km/24hres. Après 3 heures de route aujourd’hui, à rouler parfois pas mal au-dessus des limites (Mantra-Concentration-blablabla), je compare la vitesse à laquelle les km tombent vs ce que ça prendrait pour combler 1600 km, et mon constat : « Cibouère. Non. »
Il fait très chaud toute la journée, et je suis surpris de la beauté des paysages. C’est une beauté moins spectaculaire que les bords de mer de la 132 ou de la 138, mais on passe quand même au-travers quelques beaux tableaux. Le lac Témiscouata est très beau sur notre gauche, et on retrouve ensuite les mêmes montagnes vertes du Vermont et du Maine, qui est est d’ailleurs tout juste à côté. Puis en s’enfonçant dans le Nouveau-Brunswick on traverse quelques rivières assez grandioses merci, et la boussole interne sait que la mer nous attend, pas trop loin à l’est, alors on donne du gaz et on fonce.
J’espérais arriver à Souris au coucher de soleil, je veux éviter à tout prix de rouler à la noirceur fatigué d’une longue journée. Mais j’ai pris du retard et je pointe à l’est du continent un peu plus tard que j’aurais voulu. Avant d’atteindre le pont de la confédération, je suis surpris en pleine courbe de manquer d’essence! En fait j’ai épuisé mon essence sauf pour mes 5 litres de réserve. La forme du réservoir d’essence de la KLR fait que quand il reste environ 5 litres on doit tourner une valve manuellement pour permettre de bien vider le fond du réservoir, ce que je fais pour redémarrer vers une station d’essence. Je suis quand même surpris. Lors du voyage au Labrador nous avions une portion de 426 km dans le bois sans aucun service, nous faisions donc attention à notre consommation, et nous avions un bidon d’essence dans nos bagages pour être certain de nous rendre à la civilisation, À cette époque j’avais roulé presque 400 km avant d’ouvrir ma réserve. Mais rappelons nous qu’à l’époque j’avais un carburateur mal en point qui limitait ma vitesse, et en plus on roulait sur des chemins de gravier en pleine forêt, on allait donc moins vite que sur cette belle grosse autoroute de NB! Bref, j’ai brûlé mon gaz en 263 km aujourd’hui, j’allais peut-être un peu plus vite que je pensais, hehum… je dois ici avouer que l’indicateur de vitesse de ma moto a lâché juste avant que je parte de Montréal. Oui, bon, j’ai peut-être roulé un peu plus vite que je pensais, en toute Mantra-Concentration-Sécurité, bien entendu.
J’arrive donc au gros pont comme le soleil descend sur l’horizon, et c’est franchement spectaculaire. L’océan brille de jaune et d’orange, les côtes de NB et de l’Île-du-Prince-Edoudou flashent d’ocre et de rouge. J’ai encore presque deux heures à rouler pour traverser l’île/province, et si le fait de rouler à la noirceur, fatigué, m’inquiète, je suis quand même très content du timing. La lumière est extraordinaire. Les paysages semblent tout droit sortis de livres de contes où les fermes et les villages sont parfaits. Je traverse lentement un tout petit village aux arbres immenses, des gens sortent d’un salon funéraire, sereins, beaux, avec leurs bedaines de farmers endimanchés, je jurerais qu’une bouffée d’encens se rend jusqu’à moi au-travers la fin du jour, fin de journée où l’air s’est rafraichi d’un bon 15 degrés. J’active la chaleur des poignées chauffantes et je fonce vers Souris, j’ai le soleil directement dans le dos, la moto balance de gauche à droite, à gauche, dans des courbes bordées de champs et de boisés. Je monte et descends de longues collines où je peux voir mon ombre s’allonger sur des km.
Je vous ai déjà parlé de ma marraine chérie? J’ai le bonheur d’avoir une marraine old school, qui me gâte encore, passé 50 ans comme si j’étais son petit filleul de 8 ans. Elle me cuisine des plats, me fait des gros cadeaux à la moindre occasion, et elle prie pour moi et pour tous les gens que j’aime. « Je sais que tu ne crois pas à ça! Mais je prie pour toi quand même quand tu prends la route! » J’ai donc une pensée pour ma marraine quand la nuit tombe complètement et qu’il me reste une bonne heure de route avant ma destination. Ma visière est couverte de cadavres d’insectes, il fait TRÈS noir sur des routes que je ne connais pas; pendant un bon 15 minutes j’ai l’impression d’avancer à tâtons, à moitié aveugle dans un labyrinthe. C’est à ce moment que que je rattrape des gyrophares qui avancent dans la nuit avec l’aplomb d’un tank en pleine blitzkrieg. Ces flash ornent un énorme camion, largeur excessive, qui roule quand même à bonne vitesse. Je me place bien en vue dans son champ de vision arrière et je le laisse me guider au-travers courbes et tunnels d’arbres. Non seulement je peux me fier à ces lumières comme guides, ces phares sont si puissants que je vois au devant de lui. Je me dis même qu’il doit nettoyer quelques insectes pour moi. « My, my, ce serait un ange-gardien si je croyais à ça » que je me dis. C’est à ce moment que je pense à ma marraine, qui sera contente d’y voir une preuve que c’est elle qui a raison de prier pour moi.
J’y suis donc, Souris IPE, après une belle journée de 813 km. Mon bateau ne part qu’au milieu de la nuit, dans quelques heures. Je lis un peu, puis je fais une sieste au bord l’eau. Enfin, demain je verrai les Îles. Je souris à Souris.

