Jours 3 à 13 – 21 au 31 août 2019 – Îles-de-la-Madeleine – La traverse

J’ai passé dix belles et bonnes journées aux îles. Je ne vous ferai pas subir un journal quotidien de ma routine insulaire, mes journées se ressemblant pas mal toutes: mer, moto, bouffe, course à pied, lecture, photo, pas nécessairement dans cet ordre, mais à peu près quotidiennement. J’irai par rubriques qui couvriront mon séjour de 10 jours. Je commence donc par le début, et la fin: la traverse.1

Arrivée à Cap-aux-Meules

Je dis « la traverse » sans savoir si les madelinots utilisent cette expression, je ne fais que reprendre l’expression utilisé à Sainte-Ignace et Sorel pour parler de notre modeste bateau qui lie les deux rives du Saint-Laurent dans mon pays natal. La légende dit que j’ai pris mon premier bateau (probablement le Lucien-L) au tendre âge de dix jours (le 6 août 1968 donc, et chaque fois que je pensais à ce morceau de cette histoire familiale, j’imaginais un gros soleil d’août, comme celui qui a accompagné mes centaines de traversées estivales, mais internet me dévoile aujourd’hui que cette journée-là il mouillait et ventait que l’criss, comme quoi les histoires qu’on se raconte ont des vies bien à elles, pas trop achalées par les faits; et aucune trace de ce voyage pluvieux dans Le Devoir du jour , Reagan et Nixon retenaient l’attention générale, de même que l’ouverture imminente des nouvelles Galeries d’Anjou; ah oui, également le 6 août 1968, un professionnel de la Place Ville-Marie plaçait une annonce en page 2, jeune fille au comportement distingué demandée comme: SECRÉTAIRE-STÉNOGRAPHE.)

J’ai travaillé sur les bateaux de cette traverse Sorel-Saint-Ignace pendant de nombreuses années, et j’ai même habité à 300m du quai de Saint-Ignace pendant que j’étais un matelot de la Société des Traversiers du Québec. C’est donc dire que la routine de la traverse a une résonance bien personnelle, et chaque fois que je monte sur un bateau qui a comme tâche de relier deux quais, j’y retrouve des airs connus, des archétypes qui m’ont suivis. Que ce soit dans les décors grandioses des îles de la Colombie-Britannique, sur le mythique détroit de Magellan, entre les baleines de Tadoussac, il me semble toujours trouver une Fouine, un Coco, un Bob ou un Laurent dans l’équipage; de même, selon mes observations, des clones des travaillants de la QIT et des camions EBI sillonnent les cours d’eau des Amériques.

En repensant aux traverses les plus exotiques de mon passé, je ne peux pas m’empêcher de raconter une traversée mémorable, une traversées d’exception dénuée de ces archétype. Traversée où je me rappelle très bien, m’être chanté en montant à bord d’une barque, dans le noir: Don’t do it! Voices out of sight, Dont do it!2. Petit aparté tiré de mon journal de voyage3 donc (aucun rapport avec les Îles, mais c’est mon blog, pis c’est comme ça):

Jour 88 – La Paz-Copacabana – 25 novembre 1991 (fragment de journal de voyage)

[…]On se rend au marché artisanal où on s’équipe pour pas cher. En sortant, pendant que L et M se dealent des ceintures, j’aperçois un drôle de type qui salue un gringo et m’enligne tout de suite après. Il s’approche, me dévisage et étudie mon t-shirt de l’Université Laval. Il me demande, en français, si je suis Français. Je lui dis que je parle français, mais que je viens du Québec. Son visage s’illumine et il m’embrasse! « Le Québec! » qu’il me dit tout ému. M et L rient de loin, sans comprendre ce qui se passe. Ce mec a vécu 6 mois au Québec, et apparemment ça lui a beaucoup plu. C’est un Brésilien qui vit en Bolivie, quand L et M approchent il les embrasse aussi. C’est très drôle. On le quitte après lui avoir donné 3 bolivianos qu’il nous a demandés pour manger.

Nous allons prendre un bus qui se rend au cimetière d’où par l’autocar qui doit nous amener à Copacabana. Nous devons attendre de 14h30 à 20h30. Nous jasons tout ce temps. Juste avant de partir, nous rencontrons un Argentin très sympa (décidément on a des affinité avec ceux-ci). Il nous montre des photos de son voyage

Nous partons à l’heure. Le trajet est plutôt laborieux. On arrête souvent, il y a trop de monde (qui puent), et plusieurs enfants pleurent. Nous réussissons à nous assoupir, mais on nous réveille vers 23h30. Nous sommes au bord de l’eau. On nous fait descendre du bus. On ignore ce qui se passe. Nous suivons les autres pour nous retrouver entassés dans un petit bateau.4 Il fait très noir et froid. Nous traversons en quelques minutes, en nous inquiétant pour nos sacs qui sont restés dans le bus sur la rive. De l’autre côté, nous découvrons pourquoi on nous fait descendre du bus. On fait traverser le bus sur une barge à peine plus grosse que notre chaloupe, et surtout à peine plus longue et plus large que le bus qu’elle transporte. C’est effrayent de le voir balloter sur les vagues, tout peut basculer au moindre coup de vent. J’ai peur de perdre mon sac dans le lac Titicaca.

Tout finit bien, le bus gagne la terre ferme et nous regagnons nos bancs. Ça doit être une ride magnifique de jour, grâce à la lune nous voyons le lac Titicaca, majestueux malgré l’obscurité. Nous arrivons à Copacabana sous la pluie. Le bus nous laisse descendre à un hôtel où nous sombrons, sous une tonne de couvertures, dans un sommeil profond.

 

Arrivée à Cap-aux-Meules – pour vrai là

Donc, la traverse Souris/Cap-aux-Meules. Je n’ai pas super bien dormi pendant la paisible traversée, grappillant une couple d’heures de sommeil, à coup de modestes siestes nocturnes entrecoupées d’imitations de zombie se dirigeant d’un fauteuil à l’autre dans l’espoir vain d’en trouver un plus confortable que les autres.

Quand je finis par sortir sur le pont au petit matin, c’est pour pour voir la magnifique lumière du soleil levant qui illumine les Îles devant moi, l’Île d’Entré me catcall, Cap-Aux-Meules me fait de l’œil, l’île-du-Havre-Aubert fait sa fraîche en retrait, je suis sous le charme.

Cap-Aux-Meules
Cap-Aux-Meules, 21 août 2019

Comme sur tout bon traversier, l’honneur d’ouvrir la parade du débarquement revient aux motos. Deux Harleys classiques montées par des monsieur Harley; une petite sportive japonaise chargée comme une mule, pilotée par une jeune Néo-Écossaise; et notre vieille KLR noire la gang, pilotée par votre barbu blanc; notre modeste gang inaugure le cuvée Matinal du 21 août 2019 des nouveaux humains en terres madelinotes. Sept heures du mat’, j’ai l’honneur d’ouvrir l’heure de pointe de Cap-aux-Meules en prenant à gauche sur le chemin principal à la tête du déferlement de touristes.

Je n’ai pas vraiment de plan pour la journée (pas plus que je n’ai de plan pour la semaine à vrai dire), autre que de monter mon campement au camping du Parc du Gros-Cap (cue: joke louche de votre choix). Mon heure d’arrivée étant 14h00, je dois déambuler avec tout mon stock ficelé sur la bécane jusque là. J’ai envie d’un bon café et d’une bonne bouffe, mais j’ai surtout faim de la mer. La première chose que je fais en débarquant aux Îles, c’est donc de me trouver un plage pour aller tourner dos aux Île et me planter les yeux au large. Je trouve justement une belle plage sur le Chemin du Gros Cap (gnihihi), derrière le poste de police. Enlève les grosses bottes de moto, les grosses culottes de moto et le gros jacket de moto, en pieds de bas dans la sable, le soleil doré dans ma grosse face fatiguée, je dis enfin bonjour à ma belle Atlantique: « Allo bébé! T’as pas changée! Donne-moi un beau bec! ».

Je finis par aller prendre mon café avec un délicieux brunch au Café d’chez Nous, qui deviendra mon chez nous pour dix jours tellement j’y passerai de longues heures. Pendant que je bouffe, je reçois des nouvelles de mon ami Yan, un ancien collègue de travail qui se trouve aux Îles pour faire du kitesurf. Il me donne sa position et avant même de monter mon campement, je me rends à la lagune de Havre-Aubert pour rejoindre Yan et sa gang de kite.

C’est cool de revoir Yan, et sa gang est le meilleur comité d’accueil qu’un motard solo peut espérer, ils sont tous amicaux et relax, les yeux pleins de mer et de ciel. J’aurai une rubrique dédier au kite, comptez sur moi, avec plein de photos.

Départ de Cap-aux-Meules

 

Le bateau suivi de bonne bouffe et de kite était l’arrivée parfaite aux Îles, mon départ, 10 jours plus tard fermera la parenthèse avec une bonne bouffe au Café d’Chez Nous, une session de kite dans la lagune et un traversier de plus dans mon journal de voyage. Du 21 au 31, je clos ce voyage comme je l’ai entrepris, mais je suis plus bronzé, plus relax, et ma grosse face fatigué d’urbain éreinté par une longue ride de moto est transformée en grosse face heureuse. J’ai les cheveux mouillés salés pour mon embarquement car je sors de la mer, sur le quai je reconnais la même faune qui traîne sur les quais de Sorel et Saint-Ignace, ou à peu près, excitée par le vacarme des véhicules qui arrivent, et le bruit des moteurs qui démarrent sur le quai pour regarnir les ponts du bateau. À bord je retrouve un couple de nouveaux amis, du crew de kite de Yan. Ils me racontent leur amour des Îles pendant que le soleil se couche dans le sillage de notre départ. Je suis bien.

 

 

Notes:

1. Si j’avais plus de culture philosophique, j’aurais sûrement pu jouer de cette dualité début/fin pour pondre un billet vraiment profond, mais je ne suis rendu qu’à l’épisode 26 sur 336 de mon podcast History of Philosophy without any gaps, et pour être bien franc, je n’ai pas encore très bien assimilé ce 13/168ème

2. Désolé pour le vers d’oreille gang.

3. J’avoue que depuis que j’ai mis Rhugob en ligne, j’ai le projet de tout mettre mon journal de voyage de 1991 ici.

4. Cue Chris De Burgh.

 

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