Jour 6, Happy Valley-Goose Bay-Blanc-Sablon, 9 août 2017

Bien dormi et bien mangé à l’hôtel North. Nous aurons besoin d’énergie aujourd’hui. Mine de rien, j’ai roulé 1800 km en 5 jours depuis mon départ de Montréal, dont une grosse majorité dans des conditions exigeantes; et nous avons plus de 600 km au programme aujourd’hui, incluant un stretch continu de plus de 500 km de gravier. Vu du parking de l’hôtel, difficile d’imaginer que ce soir je serai au bord de l’Atlantique Nord.

Allons-y.

Nous roulons quelques kilomètres de belle asphalte à la sortie de Happy-Valley-Goose-Bay. Nous passons à côté d’un campement d’autochtones qui protestent contre le projet hydroélectrique de Muskrat Falls, puis un peu plus loin, nous voyons une bête traverser la route. Je suis trop loin pour être certain, mais ça me semble être un loup, ça semble en tous les cas assez intéressant pour arrêter un pick-up qui est tout près et qui s’immobilise dans l’accotement pour regarder l’animal s’enfoncer dans la nature.

J’aimerais refaire ce voyage, sur plusieurs mois plutôt que sur quelques jours. Je suivrais alors toutes les bêtes non-identifiées qui croisent mon chemin.

Rapidement nous quittons l’asphalte et c’est reparti pour la valse de la moto sur les cailloux du Nord. Cette oscillation constante, de gauche à droite à 90km/h m’a fait écarquillé les yeux, à la limite de la panique quelques minutes au début du périple, c’est maintenant un comportement normal, apprivoisé.  À l’écoute de chaque mouvement, je plisse les yeux de concentration, à l’affût de chaque bosse, trou, roche irrégulière devant moi. Plus que l’effort physique nécessaire à tenir en équilibre la grosse moto sur la route accidentée, c’est cette concentration constante, qu’on ne peut relâcher une seule seconde, qui rend le voyage si fatiguant. Portant, je suis heureux de payer ce prix, loin de tout. Enfin, pour être plus précis, loin des hommes, je savoure chaque instant au coeur du Labrador.

Le temps est enfin au soleil. Je peux prendre congé d’un de mes plus gros stress, les camions qui surgissent inopinément face à moi, car en cette journée sans pluie, les véhicules soulèvent d’immenses panaches de poussière, visibles à plusieurs kilomètres, on peut donc prévoir l’arrivée des mastodontes avant qu’ils nous sautent au visage dans une courbe ou au sommet d’une colline.

Nous prenons une pause en avant-midi, aux abords d’une cabane, en bordure de route. Un oiseau plus malin que les autres a compris que les quelques humains qui passent dans le coin laissent dans leur sillage des miettes faciles à gober. Nous partageons une barre tendre avec lui.

oiseau

Un Indien (d’Inde) habitué des baleines à Port Hope Simpson

Nous arrivons à Port Hope Simpson en milieu d’après-midi. Le petit hôtel au bord du lac a une jolie salle à manger avec une belle vue sur l’eau. Nous n’avons pas roulé avec Eric aujourd’hui, nous espérons qu’il nous rejoigne ici. Nous avons plus de 400 km derrière nous et nous sommes affamés. Nous commandons notre repas et entamons la conversation avec notre sympathique serveur. L’accent ne ment pas, je reconnais l’immigré indien, et je me questionne sur l’histoire de cet homme, si loin de chez-lui. Je m’étais posé la même question au sujet des employés de l’hôtel Wabush qui semblaient majoritairement venir d’Asie: qu’est-ce qui les a emmenés si au Nord, dans un pays si loin de leur terre natale? Je ne peux pas imaginer qu’un Indien regarde la carte du monde et pense « Port Hope Simpson! Voilà où j’irai refaire ma vie! » Qu’on se comprenne, cet endroit est magnifique, ce que nous avons d’abord pris pour un majestueux lac est en fait un bras de mer, l’Atlantique qui s’avance une trentaine de km à l’intérieur du continent, entouré de petites montagnes. L’amoureux de la nature sera comblé ici, c’est certain. Mais c’est loin de tout! Le village compte quelques centaines d’âmes, les rues ne sont pas pavées. Nous sommes bien reliés au monde par la route, mais comme je viens de dire, il faut faire 400 km pour atteindre Happy-Valley-Goose-Bay, ou filer 215 km vers Blanc-Sablon, Québec. Nous sommes loin de Mumbai.

Port Hope Simpson 3
Port Hope Simpson

Notre serveur confirme qu’il est Indien, et il nous dit bien candidement que ces deux premiers choix de destinations en décidant d’émigrer au Canada étaient Montréal et Toronto… mais il apprécie le Labrador! Un ami était installé ici depuis peu, il avait du travail pour lui. Ça fait donc deux ans qu’il travaille ici. Nous lui demandons si il profite de la nature, mais ces journées de congé sont plutôt passés avec son pote et sa famille. Quand on lui demande si il y a du tourisme au village, des activités intéressantes, il hausse les épaules et mentionne qu’il a déjà vu des gens mettre un kayak à l’eau, et qu’il y a de la pêche pour les amateurs, mais que c’est un coin très tranquille. Imaginez notre surprise quand moins d’une heure après cette discussion nous voyons une baleine prendre une poffe d’air à quelques centaines de mètres de l’hôtel…

Port Hope Simpson
Vue de Port Hope Simpson

Nous laissons un mot pour Eric à notre serveur, pour lui faire le message que nous partons vers Blanc-Sablon, mais comme nous sortons pour prendre un peu d’air au bord de l’eau, notre ami arrive. Nous attendons donc qu’il prenne un bon repas lui aussi avant de reprendre la route ensemble. Nous lui faisons une mise à jour des dernières rumeurs sur la zone de travaux de l’enfer qui reste à franchir. Rappelez-vous notre ami de l’Estrie qui frémissait d’horreur en relatant ce passage… or, nous avons du nouveau, et ce n’est pas rassurant. Avant d’arrêter dîner, pas trop loin d’ici, nous avons croisé un chantier routier. Un type à veste fluo, coiffé d’un filet anti-moustique, nous arrête le temps de laisser la route à la machinerie lourde qui doit faire sa job. Alors qu’on reprend lentement notre chemin, le flag-man en poste à la sortie du chantier fait signe à François d’arrêter pour lui parler. Je vois François et le type discuter sans entendre. Le jeune homme semble tout sérieux et François l’est tout autant. Il me rejoint et me résume la situation: l’homme nous prévenait d’être prudents, que plus loin sur notre trajet, deux jours auparavant, une motocycliste a perdu la vie dans un accident dû à un chantier… la fameuse section dont on entend parler depuis hier. Une grosse couche de gros cailloux, section mal indiquée où une moto est arrivée trop vite, perte de contrôle…

Port Hope Simpson 2
Port Hope Simpson

Mais, malgré toutes nos recherches sur le web et nos questions à tout ce qui roule et potinne le long de la Trans-Labrador, nous n’avons toujours pas de localisation exacte de ce chantier, ni même une idée précise de sa nature. Un kilomètre? Dix ou cent kilomètres? Nous sommes quand même inquiets. Nous repartons donc à trois motos, avec la ferme intention de rouler plus lentement. Inquiets, oui, mais je me sens bien entourés avec mes deux partenaires. En sortant de Port Hope Simpson, j’ai un aperçu de l’expérience de mes deux comparses. En jetant un coup d’oeil au gps on voit un raccourci pour sortir du village, un petit chemin étroit, très escarpé, plein de trous et de roches. Je suis entre François, devant moi, et Eric qui me suit. Dès que le chemin se met à monter plus raide, je ralentis, pour rester bien en contrôle de ma grosse monture. François file devant, et Eric, monté sur ses pieds, me dépasse à toute vitesse, la moto zigzagant avec souplesse et grâce vers le haut. Deux gamins trippeux de motocross sont là devant moi, éclipsant un instant les routards quincagénaires.

Port Hope Simpson Rhugob
Rugob à Port Hope Simpson

Collines vertes, Atlantique Nord, couchers de soleil en série

Nous arrivons rapidement au fameux chantier. Finalement, sur la Trans-Labrador comme partout, la rumeur peut être exagérée… Il y a effectivement un gros chantier, mais on s’en tire très bien. Il faut dire que nous sommes chanceux: la météo est parfaite, contrairement à l’expérience vécue par notre comparse rencontré hier; le timing est aussi idéal, nous traversons ce lit de grosses roches dangereuses pendant que le chantier est occupé par travailleurs et machinerie, bien visible, et finalement, sur une distance de quelques centaines de mètres seulement, Préparé au pire, accompagné de deux vieux pros, je passe l’épreuve avec calme, sans casse.

pause Eric François
François et Eric

Les ombres s’étirent, le décor change rapidement. Les arbres disparaissent presque complètement, nous sommes entourés de collines verdoyantes. Au sommet de chaque colline, au détour de chaque courbe, je cherche du regard le grand bleu de l’Atlantique Nord que je sais tout près. Je ne suis jamais allé en Irlande, mais c’est comme ça que je l’imagine. Nous sortons du coeur du Labrador au terme de plusieurs jours qui tout en étant grisants, ont été gris et stressants. J’ai le coeur léger, soulagé d’approcher de la mer et de quelques jours de repos. Eric qui menait alors le convoi arrête en bordure de route, il a le même sourire que moi. Dans son cas, ces décors le rapprochent de sa maison, son pays. Son sourire est aussi teinté de fierté, il a un beau pays notre Eric.

pause Eric
Eric et sa vieille DR
pause François Hugo
Cousins barbus

Nous prenons une gorgée d’eau, on solidifie quelques pièces de moto qui ont été malmenées. Les derniers 40 ou 50 km, bien que dans un décor magnifique, ont été durs sur la machine. La route était couverte de petites bosses, en planche à laver sur toute la largeur, à peu près sans arrêt. J’ai perdu des vis, j’ai éclaté le côté droit de ma suspension avant, la vieille KLR me donne tout ce qu’elle a.

pause 1
Eric et Hugo
pause François Eric 2
François et Eric

Ravigotés, on repart à la rencontre de la côte. Nous atteignons Red Bay peu de temps après notre pause, en fin d’après-midi. Je capote. Nous arrêtons un peu avant le village, dans une côte qui nous donne une vue du village et de la mer, splendide. Quand nous repartons et atteignons le village, nous touchons l’asphalte après 550 km de garnotte, nous tournons à droite, direction Blanc-Sablon pour un dernier 80 km, l’Atlantique Nord sur notre gauche, le soleil couchant sur notre droite, une heure de route pour les annales.

Red Bay pancarte
Red Bay, NL

Red Bay, Pinware, West Saint-Modeste, Capstan Island, L’Anse-Au-Diable, L’Anse-Au-Loup, L’Anse Amour, Forteau, L’Anse-Claire; après des centaines de kilomètres sans croiser âme qui vive, nous croisons un chapelet de villages et hameaux pour notre dernier 80 km en Terre-Neuve. Pratiquement chacun de ses villages est niché au creux d’une anse ou d’une baie, entre de hautes collines ou falaises qui s’avancent jusqu’à la côte. Pour les motocyclistes ça signifie une enfilade de montées à pic vers les sommets, suivies de descentes sinueuses vers les villages aux noms poétiques. À cette heure dorée où les ombres se prennent pour des kilomètres, ça veut également dire que nous avons la chance d’assister à 4 ou 5 couchers de soleil sur le trajet. À chaque remontée de vallée, sortant de villages plongées dans la pénombre, nous retrouvons le soleils couchant sur l’horizon, visible au haut des collines.

La frontière avec le Québec se trouve en hauteur, nous l’atteignons éclairés par les derniers rayons de ce 9 août 2017. Si tu penses que Natashquan et Kegaska sont loin sur la 138, rappelle-toi qu’il y a un bout de route 138 qui vient toucher au Labrador, et c’est par ici que je rentre au Québec ce soir. La ville de Blanc-Sablon nous attend au pied d’une courbe escarpée, loge de luxe pour admirer l’océan au couchant. Le soleil se couche une dernière fois, pour de bon, sur la Rivière de Blanc-Sablon alors que nous passons sur le pont qui l’enjambe.

Comité d’accueil du quai, pizza, whiskey, bonne nuit

Nous filons directement au quai, Eric veut aller voir si un traversier vers Terre-Neuve part ce soir. Pas de bateau en vue, guichet fermé, ça ira à demain, mais nous sommes accueilli par une groupe de gars de la place qui viennent veiller sur le quai pour finir la journée. Les gars hochent de la tête chaleureusement en apprenant d’où nous arrivons, ils s’informent de la qualité de la route, en reluquant nos motos les sourcils froncés. La  musique de la langue du pays réchauffe l’oreille québécoise.

Blanc Sablon quai
Blanc-Sablon, Québec

Nous rentrons à l’hôtel, je suis heureux de déposer les bagages pour deux nuits, enfin. Je suis attiré par les activités physiques un peu extrêmes, c’est pour moi un des attraits de ce voyage. J’ai grandi en faisant de la compétition de natation, en jouant au football, j’ai joué au rugby pendant presque 20 ans, j’ai couru 7 marathons, pourtant la douche que je prends ce soir est une des plus méritée qu’il m’ait été donné de prendre, à vie! Seules les personnes ayant planté des arbres comme travail peuvent imaginer, mais je crois que seules les douches post-reboisement atteignent le même niveau de soulagement.

Ai-je besoin d’ajouter que la bière fut bonne ce soir-là? En plus Eric nous invite à célébrer en partageant un très bon whiskey, acheté à la SAQ du village. Nous faisons connaissance avec un voisin de chambre, un jeune biologiste qui accompagne les bateaux de pêche comme inspecteur gouvernemental. Il doit se lever à 4 heures pour partir en mer demain matin, mais plutôt que nous demander de baiser le volume, en marin d’expérience, le jeune homme fait preuve de bon sens et profite du bon whiskey d’Eric. On parle fort, heureux d’être ici, fiers de notre journée, bavards de nos anecdotes de route. Après plusieurs verres,  mon cousin lève son verre solennellement vers moi, et souligne mon baptême de motard aventurier. Il dit que ce que je viens d’accomplir comme débutant est exceptionnel et qu’il est très fier de moi. Mon petit sourire niaiseux tient autant de mon état d’ébriété que d’une poussée de fierté qui remonte des années ’70, remontée à la surface d’un ti-cul pré-ado qui fait des niaiseries trop dangereuses pour faire comme ses grands cousins de la campagne. Dans mon palmarès personnel, bling de vieux trophées de natation ou de personnalité sportive de polyvalente, à côté des titres de championnats des Nomades et des Locks, avec mes médailles plus ou moins kétaines de marathons, ce toast du bout du monde les accote tous.

6 réflexions sur “Jour 6, Happy Valley-Goose Bay-Blanc-Sablon, 9 août 2017

  1. Wow! C’est magnifique tout ça. Voici une petite anecdote qui a croisée ta route mais dont tu n’as connaissance que maintenant.
    Lorsque vous êtes passés devant le campement des autochtones qui protestaient devant l’entrée du site du chantier de Muskrat Falls tu ne savais pas encore qu’ils nous avaient empêché de sortir dudit site… 3 semaines auparavant. Pour nous, ça été toute une épopée pour :
    1- essayer de quitter le site (longues heures de négociations avec les autorités du site puis avec la RCMP et également se faire insulter par certains protestataires quand nous avons enfin mis les pieds de l’autre côté de la clôture -avec nos bagages et à pieds!! car aucun véhicule ne pouvait ni entrer ni sortir);
    2- se rendre à l’aéroport… en toute illégalité! Nous avions finalement un collègue de l’autre côté avec un pick-up… on a loadé ça! 5 travailleurs + Lala, notre chauffeur, dans les cabines fermées en avant et 6 dans la boîte du pick-up avec tous nos bagages!…Mais bon, tous les policiers étaient rendus sur place… fa que il ne restait plus de flics pour nous arrêter en chemin! Hehehe (frottement de mains)… et 3- ne pas rater notre vol…. Donc on a fait  »un peu » de vitesse (on roulait crissement trop vite) pour se rendre à temps pour prendre notre avion, pour ma part j’ai pu attraper mon vol … à 20 minutes du départ !!! Un miracle en fait car habituellement chez Air Canada ils ferment leurs portes à 45 minutes du départ. Ils ont vraiment été compréhensifs et chics!!
    Voilà! ça va sûrement te faire rigoler de savoir qu’il y avait de l’action dans ce coin si tranquille et paisible de Happy-Valley GooseBay.

    Pascale

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    1. Yeah! Merci de la belle anecdote chère Pascale! Et je sais très bien que ces endroits du bout du monde ont seulement l’air paisibles… les gens qui y vivent ou qui les traversent sont des aventuriers, et la police est souvent loin 😉

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    1. Merci Fabien! J’espère bien retourner un jour en Patagonie. J’ai eu le plaisir d’y voyager dans ma jeune vingtaine, fin 1991, mais pas en moto… la prochaine fois ce sera sur deux roues!

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