Jour 7, Blanc-Sablon-Vieux-Fort-Blanc-Sablon, 10 août 2017

Blanc-Sablon c’est beau! Mais beau! Heureusement, j’ai un peu de temps pour en profiter, notre voyage prend une courte pause ici, à l’extrémité du continent, en attendant le bateau où nous monterons demain. Après plus de 2400 km en 6 jours de route, une pause appréciée.

François a une entrevue à faire aujourd’hui, et après nous irons explorer les environs, jusqu’à l’extrémité ouest de la route, Vieux-Fort.

Petit aparté sous forme de question: mais qu’est-ce qu’il fait au juste le cousin François?  François est un économiste, prof en loisir, culture et tourisme à l’UQTR. En discutant avec des collègues chiliens qui étudient la présence de scientifiques dans les régions reculées de la Patagonie, il a vu des similarités avec nos régions nordiques. Il passe donc son été 2017 à se promener pour sonder le terrain en visitant des habitants de ces régions, maires, chefs, bureaux de tourisme, etc. Il veut ainsi valider si l’impact des visites de scientifiques en ces régions méritent qu’on fasse une recherche plus poussée, comme il s’en fait en Patagonie. Je te résumes ça très bref, tu ne te gènes pas pour lui écrire si tu veux en savoir plus, il est très sympa et il a plein d’histoires à raconter.

Blanc Sablon 1

Pendant l’absence de mon cousin, je me promène un peu dans les environs à moto. Un chemin de gravier à flanc de colline attire ma moto, je monte jusqu’à un petit parc qui offre un beau point de vue vers le nord, le continent et ses montagnes vertes, dénudées et striées d’eau. Une barrière indique la fin du chemin pour les motos, mais un sentier monte vers le sommet de la colline. Je stationne la machine. Je marche quelques minutes, quelques panneaux décrivent la faune et la flore du coin. La légère montée à pied est vite récompensée: la rivière de Blanc-Sablon et le village se découvrent, et le golfe du Saint-Laurent, illuminant, enivrant.

rivière de Blanc-Sablon

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François revient de sa rencontre de bonne humeur, la portion travail du voyage va bien. Nous passons en mode découverte sur roues, direction Vieux-Fort au bout de la 138.

Eric est parti plus tôt dans cette direction. Il doit partir pour Terre-Neuve par bateau aujourd’hui. Il texte François pour lui dire que ce bout de route est à ne pas manquer. Eric qui connait tous les beaux spots de sa Terre-Neuve qu’il adore, dit que ce bout de 138 figure au top de ses belles rides.

Il suggère un arrêt pas loin de Blanc-Sablon, un pêcheur vend des homards cuits sur place. Nous manquons presque la place, dans une courbe, blottie derrière les arbres. La maison est flanquée d’un petit atelier de transformation. Nous sommes au bord d’une baie bien protégée, entourée de belles petites montagnes bien escarpées. L’hiver doit offrir un beau terrain de jeu au skieur qui peut grimper un peu. L’idée saugrenue de faire un séjour hivernal à Blanc-Sablon ne me lâchera plus…

 Diner carte postale

Dans la mini-usine, il n’y a pas de comptoir, ni de boutique, nous entrons directement dans une petite pièce où se trouvent un vivier de 3 ou 4 mètres, plein de homards. Il y a aussi un gros bac de bourgots qui nous fait saliver. Le pêcheur est sur place et la conversation s’engage tout naturellement, avec l’aisance de vieux chums qui se revoient avec plaisir, sans flafla. Notre nouvel ami à l’accent salin est un pêcheur de bourgots, c’est sa maison qui fait face à la baie. « Ah oui, Montréal, Trois-Rivières…  je suis déjà allé en ville, oui oui. » On lui raconte d’où on vient, il est tout fier de nous dire qu’il est déjà venu en ville. Il avait bien aimé.

C’était dans les années ’70, mais il avait bien aimé.

bourgot François

Il nous aide à choisir la bête que nous allons sacrifier pour notre dîner. Je retrouve avec mon cousin la passion de la consommation de homards que je partageais avec ma mère. Une quasi-obsession pour la chair de cet animal exceptionnel. Il y a plusieurs années que je n’en ai pas mangé; partageant ma vie (à l’époque) avec une amoureuse allergique j’avais arrêté. Je suis également sur un chemin (lent et tortueux chemin) vers le végétarisme, particulièrement depuis deux ou trois ans. Mais le contexte me fait rechuter. Mes excuses à mes amis les homards, vous êtes si généreux de vos saveurs!

homard François

Petit aparté sous forme de suggestion de lecture: courez lire Consider the Lobster, brillant essai sur le homard. Comme tous les brillants essais de l’ami David Foster Wallace, ça parle de son sujet de façon brillante, mais ça parle aussi de beaucoup plus. Brillamment. Allez le lire, ou si vous êtes trop paresseux, laissez l’auteur vous lire l’essai lui-même sur Youtube. Ensuite, allez lire son recueil Consider the Lobster, pour plus d’essais brillants. J’emprunte les mots de Lipsky pour expliquer l’effet DFW:

When I leave an art museum, the world becomes a series of beautiful, frozen images. Stepping from a movie, my life is full of zip. After reading Wallace, I feel buzzed-up, smarter — I’m better company. Books should be like super-coffee, a wake-up slug to the brain. And David Foster Wallace is a controlled substance.

homard Hugo

Kodak en fugue

Pendant que notre homard cuisait, je suis sorti à la recherche de buissons cachés pour pisser face à la mer. Je déposai mon appareil photo sur la porte ouverte de la boîte du pickup de notre ami pêcheur. La pensée fugace que c’était imprudent traversa mon esprit, mais si le pickup se mettait en mouvement, certainement le conducteur fermerait la porte et remarquerait le kodak; ou, au pire, je suis juste à côté, je verrais le pickup se mettre en mouvement et je ramasserais le kodak avant son départ.

C’était mal juger l’attrait des paysages sur mon esprit contemplatif (/distrait). Après la pisse rapide près du pickup, mon regard butina, mes pieds suivirent, et je me retrouvai à explorer les environs en m’éloignant de mon kodak esseulé. Évidemment, en lecteur perspicace, tu sais déjà où cette anecdote se dirige tout naturellement: vers un kodak prenant le large sur une porte de pickup ouverte qui suit docilement son camion sur la 138 (devant un barbu maladroit qui court derrière en criant « stop » dans le ciel clair et impassible de la Basse Côte-Nord).

Devant mon cousin tout sourire, une employée m’a expliqué où était parti le camion, à quelques centaines de mètres, offrant même de m’y emmener dans un autre 4X4 puisque le chemin d’accès y est très accidenté. J’ai préféré m’y rendre comme un grand sur ma moto faite pour les chemins accidentés. J’avais déjà l’air assez ridicule, j’allais au moins sauver la face en me débrouillant tout seul. Chemin accidenté, shit, je ne me faisais pas d’illusion, l’appareil photo était tout près du bord de la porte… j’espérais juste qu’il soit tombé à base vitesse dans l’accotement, dans un buisson (si possible exempt d’urine de touriste).

J’arrivai donc au bout d’un chemin effectivement très accidenté, sur le bord de l’eau. J’ai vu notre ami pêcheur prendre le large en barque, accompagné de son labrador stoïque qui me regardait descendre de la moto pour cueillir mon vieux Nikon, toujours en place, là où je l’avais déposé.

pêcheur

Je vais me mettre un jour à l’édition vidéo pour vous monter des images de la GoPro, mais en attendant, voici le clip intégral de ma ride de retour entre le point où j’ai retrouvé le kodak et la maison du pêcheur:

Magnifique 138

La 138 doit être une des plus belles routes au monde. Ce n’est pas chauvin de le penser, ouvrez votre vieil atlas routier et laissez votre imagination se déployer en traçant du doigt la ligne jaune étiqueté 138, une des plus belles au monde, je pense bien.

Aussi belle puisse être cette route entre Montréal et Kegaska, ici, au bout du continent, c’est l’apothéose.

138 fin-2

Après notre cliché touristique sous le panneau indiquant le bout de la route pour cette section extrême Est, nous suivons les conseils d’Éric, et après plusieurs détours dans les rues de Vieux-Fort (n’oublions pas que nous arrivons à nous perdre dans Fermont et son unique rue), nous trouvons l’accès au petit sentier qui mène au sommet de la colline qui surplombe le village. Je contemple les milliers de kilomètres de nature sauvage qui m’entoure, une infime partie du Nitassinan, le pays des Innus. J’ai un peu le vertige devant l’immensité de ce territoire grandiose, en miroir de l’immensité du grand golfe du Saint-Laurent. Je suis bien.

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Vieux-Fort, Québec. 10 août 2017.

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OK, je teste votre patience encore avec un autre clip pas édité, 15 minutes des cousins qui tournent dans Vieux-Fort pour aboutir au sommet de la colline pour une vue panoramique de la fin de la 138. Appréciez la liberté de mouvement que procure la vieille KLR, je ne pense pas que la Prius aurait pu se rendre à ce magnifique spot:

Retour à Blanc-Sablon, et dernier souper au Labrador

Nous revenons sur nos pas pour rentrer à Blanc-Sablon. Le soleil d’août descend lentement, lumière magistrale sur les vagues et le vert continental.

vue 138

Blanc-Sablon horizon

Blanc-Sablon environ moto

Avant de repartir souper au Labrador pour une dernière balade accotés sur l’Atlantique Nord, nous allons marcher sur la pointe rocheuse face à notre motel.

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Une longue pointe de roche s’avance dans la mer, créant des remous et vagues spectaculaires. Les oiseaux marins sont nombreux, le vent et la mer bruyants, nous sommes les deux pieds dans l’immense. Je suis bien. Encore.

Blanc-Sablon François 2

Je vais revenir à Blanc-Sablon, ce pays mérite un séjour de plusieurs jours, plusieurs séjours de plusieurs jours.

Blanc-Sablon roche 1

Blanc-Sablon roche 2

Blanc-Sablon Fou

pointe François

Blanc-Sablon pointe vagues

3 réflexions sur “Jour 7, Blanc-Sablon-Vieux-Fort-Blanc-Sablon, 10 août 2017

    1. Yes, what a day! I like the pictures I took, but, as usual, they can’t tell the whole story… at least they trigger great souvenirs. Hope to see you soon Eric, enjoy a great riding season in beautiful Newfoundland.

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  1. Le mois d’avril colle ma moto dans le garage. Mais grâce au clavier de Hugo, j’ai tout de même fait une super belle sortie de moto ce matin. You made my day cousin!

    Pour ce qui est de la comparaison du nord du Québec et de la Patagonie : c’est sans doute ce petit tronçon de la 138 qui me rappelle le plus la Patagonie chilienne de la région d’Aysen – en plus, ils ont le même genre de ferry pour joindre entre eux les villages isolés de la côte (dont Hugo ne manquera sans doute pas de parler). Quant au sentiment d’immensité que procure la toundra du Nunavik, le sentiment est très similaire à celui que procure la pampa aride du côté argentin de la Patagonie. Peut-être qu’un jour Hugo vous en fournira la preuve dans un blogue où il relatera nos futures balades aux confins des Amériques (à venir).

    Hi Eric! Can’t wait to try the new mods I did on the KLR last winter. Maybe in Newfoundland.

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