Jour 9 – La Tabatière-Havre-Saint-Pierre, 12 août 2017

DSC_0112

La Tabatière donc, est passé dans ma vie pendant que je dormais dans le ventre de Bella Desgagné. Le premier village que je verrai ce 12 août 2017, sera le célèbre Harrington Harbour. L’arrêt y était prévu à 5h30 si je me rappelle bien. J’avais donc réglé mon réveil-matin pour être certain de voir le village aux étroites rues de bois. En fait, François avait régler son réveil un peu avant l’heure d’arrivée prévue, alors quand je me suis réveillé beaucoup plus tard que prévu, voyant mon cousin ronfler à mes côtés, j’ai pensé qu’on avait passé tout droit, mais je sentais le bateau en mouvement, alors je me suis dit qu’on devait avoir pris du retard, et que François était probablement sorti pour se recoucher…. mais je décidai de me lever et m’habiller pour sortir prendre des photos.

DSC_0084

En sortant de la cabine j’étais surpris de voir le bateau si désert, et le ciel si noir, puis en passant devant le grand écran qui indique notre position, j’ai vu l’heure. L’heure du bateau était très différente de l’heure sur mon téléphone… pour une raison obscure comme le ciel à 4h30AM, mon cellulaire s’est branché cette nuit sur l’heure de Terre-Neuve. Je suis donc seul avec les matelots à déambuler sur les ponts de la Bella, plusieurs miles avant Harrington Harbour, et plusieurs minutes avant le lever du soleil. Cette erreur se transforme en beau moment; j’ai la chance d’assister au début du jour dans un endroit magique.

DSC_0088

DSC_0097

Nous passons lentement devant l’île où Benoit Brière a déjà joué au cricket, et accostons tout doucement au village, réveillé par notre arrivée et la percée des premiers rayons du soleil.

DSC_0099

DSC_0103

DSC_0107

DSC_0120

François m’a rejoint, ainsi que la presque totalité des passagers qui se déversent sur les ruelles de bois qui sillonnent le village. Au lieu d’un traffic de bus et de voitures, l’heure de pointe se vit ici en 4-roues ou à pied accompagné d’un labrador. Si je rêvais des vies derrières les façades de Saint-Urbain en me questionnant sur le quotidien des gens qui vivent si loin de mon nombril/Plateau, vous devinerez que je suis ébahi à la pensée du gouffre entre mon quotidien et celui de ce type croisé alors qu’il sort de sa maison de bois ce matin d’août, pendant que je prends des douzaines de photos pour ramener un peu de son décor quotidien avec moi.

Nous repartons et je retourne me coucher. Je dois refaire mes forces en vue de notre retour sur route en fin de journée, alors que nous rejoindrons la route, à Kegaska, le bout de la 138.

DSC_0142

DSC_0137

DSC_0147

Eau, ciel, dodo, ciel, eau, dodo

Belle journée à relaxer. Le rythme contemplatif du bateau dans l’immensité me convient parfaitement. Je me verrais très bien traverser l’océan avec pour seul divertissement mon esprit qui divague entre ciel et mer, des heures, des jours… Je me rappelle mon voyage en Amérique du Sud, il y a mille ans, ou presque. En 1991, mes partenaires de voyage et moi, mon frère et mon pote, avons parcouru des milliers de kilomètres en bus, en bateau, en train, en auto, à pied, en avion. Pendant certains trajets de 10, 12, 20 heures ,quand le bus était confortable, il m’est arrivé d’être déçu d’arriver à destination car mon esprit était dans une bulle de bien-être. Parfaitement éveillé, je m’évachais dans le silence, appuyé sur mon hamac en boule comme coussin, je fixais le paysage mouvant et je laissais mon esprit prendre le large. Je ne peux pas décrire ce qui se passait, ce qui se bâtissait, c’était plus des fictions spontanées que des réflexions structurées, des châteaux en Espagne et univers parallèles supportés par les routes de la Patagonie, de l’Altiplano ou du Nordeste. Dans ces moments parfaits ( « ne reviennent jamais« ), j’étais déçu d’arriver, commençant à pester intérieurement, une heure ou deux avant notre arrivée, à l’idée de devoir abandonner mon monde intérieur. Sur un gros bateau, sur notre gros fleuve, je suis dans cet esprit. Bref, je passe une belle journée relaxe.

Petit aparté sous forme de recommandation de podcats:  dans cet https://www.npr.org/player/embed/599848283/599859103 » target= »_blank » rel= »noopener »>épisode du super podcast Invisiblia, on parle de « maladaptive daydreaming ». J’ai tout de suite compris  de quoi il s’agit en l’écoutant; cette escapade dans la fiction du rêve éveillé peut devenir un problème…

Unamen Shipu

Mes rêveries sont interrompues par un arrêt très attendu; pas déçu de sortir de mon imaginaire marin pour profiter dans le réel d’une belle visite de Unamen Shipu, connue sous le nom de La Romaine en français. Je dis que mes rêveries sont interrompues, mais elles ne le sont qu’à moitié, encore là, dans cet endroit où vivent 1200 personnes dont un millier d’innus, mon esprit s’évade pour imaginer le quotidien de ses concitoyens d’un autre monde que le-mien.

DSC_0156.jpg

François et moi sautons sur l’occasion de visiter rapidement le village. Un autobus jaune attend sur le quai pour les voyageurs intéressés à profiter de l’arrêt d’environ 45 minutes pour faire le tour du village avec les commentaire de Baudouin, sympathique guide local (son prénom intrigue, non? J’étais très intrigué, on saura plus tard d’où vient ce prénom…). C’est une belle visite, Baudouin est un guide chaleureux, malgré le peu de temps à sa disposition, il nous fait rapidement sentir bienvenus en ses terres.

DSC_0161

DSC_0158

Nous faisons le tour du village pendant que notre guide nous en explique sa composition. Nous passons beaucoup de temps à l’église dont la communauté semble particulièrement fière. Cette fierté m’apparaît franchement étrange, de mon point de vue blanc, athée, typique fils de la génération qui a remis la religion à sa place, je suis perplexe. Baudouin ne se gène pas pour dénoncer les comportements passés du curé de la place, et du système d’oppression qu’il représente. Il raconte entre autres une anecdote où une fille-mère avait été humiliée par le curé qui demandait à la communauté de la frapper et de l’invectiver sur le perron de l’église après la messe pour la punir de son péché… nous sommes secoués, lui-même mesure évidemment la cruauté de ce qu’il nous raconte, et pourtant, l’église et la religion qu’elle représente est honorée avec respect. J’aimerais en jaser avec lui plus longtemps, comment on fait pour ne pas décrocher de l’institution quand ses représentants vous ont bafoués de la sorte…

DSC_0167

Mais nous n’avons pas que visité l’église (qui était quand même très sympathique avec son chemin de croix innu!). Nous avons aussi droit à une collation, banique et confiture de chicoutai incluses. Derrière la grande tente ronde où Baudouin et ses amis nous ont reçus, il y avait un petit sentier, quelques mètres à franchir, pour aboutir sur une grande plage en croissant. Un vieil innu fixe son regard dans la même direction que moi, sur la beauté de la mer, la beauté du monde. On se croise sur le sentier. « C’est beau », il semble surpris une demi-seconde, je le sors de ses pensées, nous sourions, « Oui, c’est beau ».

IMG_0070

« Les gens le prenaient pour un Dieu » et l’origine du prénom inusité de notre guide

Quelques mois après mon retour de la Côte-Nord, c’est avec beaucoup d’émotions que j’ai suivi les nouvelles autour de l’Enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées. Des Innus y ont déboulonné la figure d’un missionnaire mythique de la région. Le père Alexis Joveneau a été un personnage majeur de l’histoire de la deuxième moitié du 20ième siècle sur la Basse Côte-Nord, au moment même où les derniers nomades du continents étaient contraints à un changement de vie forcé. Ce personnage faisait figure de quasi-Dieu et se servait de ce pouvoir pour imposer la volonté des blancs sur le mode de vie des Innus. Malheureusement, tragiquement, il se servait aussi de ce pouvoir pour s’imposer lui-même, forcer ses déviances sur les enfants et les femmes de ces communautés déjà fragilisées par déracinements et bouleversements.

Pour expliquer l’originalité de son prénom, notre guide nous expliqua qu’à sa naissance ses parents avaient choisi un nom plus usuel, mais que le prêtre de l’époque était un personnage très influent, et que le pays d’origine de ce prêtre puissant venait de sacrer un nouveau roi, le roi Baudouin, de Belgique, pays d’origine de Joveneau.

Puisse ce dévoilement tardif d’atrocités aider nos amis innus à se libérer, se guérir.

Retour sur la route à Kegaska

Nous passons l’après-midi sur l’eau entre Unamen Shipu et Kegaska, la fébrilité des motards prend le dessus sur la langueur des passagers maritimes. Le bateau a un léger retard sur nos prévisions, probablement en partie à cause des nouvelles limites de vitesse imposées par le gouvernement pour tenter de stopper les nombreuses morts de baleines noires de la saison 2017. En regardant de plus près notre trajet, nous réalisons qu’avec le 200 km qui nous restera à faire, cette arrivée plus tardive voudra dire un bon moment à rouler à la noirceur jusqu’à notre destination, Havre-Saint-Pierre et la maison familiale de ma cousine Nathalie. Heureusement, la chaleur de la famille et un beau lit nous y attendent. C’est décidément pratique les grosses familles.

DSC_0171
Kegaska

Nos motos sont dans le dernier container à sortir du bateau, nous aurons tout juste le temps de franchir les premiers 40 km de route sur le gravier avant la tombée de la nuit. Ça fait du bien de retrouver la moto.

DSC_0186

« Je t’avais bien dit de changer ce câble… »

Nous arrêtons mettre de l’essence à Natashkuan. Je prends les devant pendant que François va payer, il commence à faire noir et à pleuvoir. Cependant, à peine sorti de la station-service mon levier gauche perd sa tension, mon câble d’embrayage rend l’âme. Je me range dans l’accotement et je fais de grands signes à François qui arrive. Je lui montre ça, on garde notre calme mais nous sentons une certaine urgence d’être au chaud… François me dit « Hum… je t’avais dit de changer ce câble… ». En effet, quelques semaines avant notre voyage nous avions fait une petite ride le long de la Richelieu et nous avions échangé nos motos le temps que mon mentor évalue ma monture. Il m’avait donné quelques conseils, la pédale d’embrayage par exemple, elle pourrait lâcher mais ça ira, il apportera une pièce de rechange. Eh bien, ma pédale avait lâché deux semaines avant notre, départ au coin de Sherbrooke et Saint-Denis. J’avais réussi à rentrer au bercail en première vitesse, et j’avais donc pu la changer avant notre voyage. En commandant cette pièce, j’achetai aussi un câble de clutch, car lors du même essai routier, François avait remarqué « Change ton câble de clutch, il craque et me semble raide, le-mien a déjà fait ça juste avant de lâcher sur les routes de la Baie-James ».

Après avoir changé ma pédale d’embrayage, je me suis donc mis à l’ouvrage pour le fameux câble, mais après plusieurs essais à suer pour l’installer, j’abandonnai. Même si à l’oeil il semblait de la même longueur que le vieux, le nouveau câble semblait un tout petit peu différent quant à son enveloppe de plastique, juste assez pour rendre l’installation un supplice. Je décidai donc de faire lubrifier le câble au garage en même temps que je faisais changer mes pneus, et j’apportai le câble neuf dans mes bagages, au cas où.

« J’ai un câble neuf dans mes valises ». Je raconte toute l’histoire à François, et pendant quelques secondes je me demande si nous changerons ce câble maudit à la pluie en bord de route à Natashkuan. François y pense 5 secondes, il me dit  » Prends ma moto, on va se rendre à Havre-Saint-Pierre ce soir ». Il tire sur le câble et embraye en deuxième, je le pousse dans le dos 5 à 10 mètre, il start la moto qui décolle pendant que je fais une jolie roulade dans l’accotement. Comme ça lui était arrivé sur les longues routes de la Baie-James, le fait que nous ayons une longue route sans trafic, sans arrêt et sans feux de circulation, permet au vieux motard d’expérience de rouler sans embrayage, changeant les vitesse au feeling, entre la 2ième et la 5ième.

Nous arrivons donc tard en soirée à Havre-Saint-Pierre. Mais avant de trouver la maison douillette de Nathalie, Pierrot et Marguerite, je constate une fois de plus que François, cet homme brillant dont je respecte au plus haut point l’intelligence, l’expérience et le bon sens, a un sens de l’orientation de marde. Tout juste avant d’arriver à Havre-Saint-Pierre, François reconnait la rue discrète où habite sa soeur, mais ça fait un bout de temps qu’il n’est pas venu, et il fait très noir. Nous ne trouvons pas du premier coup, nous arrêtons, d’abord sur la 138 (je repousse pour repartir), puis une autre fois sur la rue de Nathalie (François n’a plus besoin de moi pour repartir, il court à côté de la moto et la démarre en cowboy en sautant dessus). Nous ne trouvons toujours pas la maison, nous arrêtons donc une fois de plus, après être revenus sur nos pas. Ce bout de rue est vraiment simple, il s’agit d’une rue pas très longue, qui longe la 138, côté mer. Les deux extrémités de la rue aboutissent sur la 138. Pourtant… François pointe des maisons en disant, « je pense que c’est une de celles-là. » Je ne suis jamais allé chez ma cousine, mais je sais qu’elle habite au bord de la mer, « Sa maison n’est pas directement au bord de l’eau? ». « Oui, oui, une de celles-là, je suis pas mal sûr. « Hehum… François, la mer est à gauche… », « Hein? T’es sûr? » Il fait noir et nous sommes entourés d’arbres, mais ça fait plusieurs centaines de km qu’on fait, sur route et en mer dans la même direction, je suis catégorique sur la position de la mer par rapport à la route.

En riant, retrouvant la mer à sa place, nous trouvons la maison. Nathalie et Pierrot nous accueillent chaleureusement. Avant que mon cousin ne m’offre de partir avec lui, mon plan de voyage initial était de venir visiter ma cousine en solo par la Côte-Nord. M’y voilà finalement, après un détour par le Labrador et Blanc-Sablon.

5 réflexions sur “Jour 9 – La Tabatière-Havre-Saint-Pierre, 12 août 2017

  1. J’espère que tu me feras le plaisir de m’accompagner à nouveau dans ce genre d’aventure et que tu en feras à nouveau le récit sur ton blog; c’est un vrai plaisir de revivre ce voyage fantastique et de voir les photos. Si je n’avais pas un tantinet perdu le nord et la mer, tu n’aurais pas écrit ces deux paragraphes rigolos sur Fermont et Havre St-Pierre (haha!). Je dois aller à Chibougamau, Mistissini et Oujé-Bougoumou avant la fin de l’été (t’inquiète, je connais le chemin), en passant par les chemins forestiers de la Haute-Mauricie (paragraphes rigolos en perspective). Est-ce que tu m’accompagnes? En passant, as-tu fait vérifier le moteur de ta KLR comme je te l’ai suggéré? ;). Il ne faudrait pas qu’il nous lâche au milieu de cet océan d’épinettes noires.
    François

    J’aime

Laisser un commentaire